Décision historique en Uruguay : le tribunal rejette la plainte-bâillon (SLAPP) de 450 000 $ contre La Diaria

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Par Edison Lanza et Matías Jackson

Un jugement de première instance récent d'un tribunal civil de Montevideo (Uruguay) a rejeté une action en dommages-intérêts présentant les caractéristiques d'une poursuite-bâillon (SLAPP) intentée contre un média imprimé et numérique. La Diarie.

Au terme d'une procédure civile de deux ans, un arrêt historique a conclu à l'absence d'« acte illicite » dans le reportage contesté, compte tenu de l'intérêt public et de l'« importance fondamentale » du sujet traité. Cette décision a également établi que les plaignants doivent satisfaire à un critère de preuve élevé et précis pour que leurs demandes de dommages et intérêts contre la presse aboutissent.

L'affaire

En avril 2022, une ancienne haute fonctionnaire du ministère du Développement social, en charge du secteur des personnes handicapées, a intenté une action civile contre La Diaria pour un article concernant son activité à la tête d'une organisation non gouvernementale dotée d'un programme appelé « Familles articulées ». Ce programme visait à soutenir les familles vulnérables dans l'éducation d'enfants handicapés.

Selon un article du quotidien La Diaria paru en décembre 2020, le programme faisait l'objet d'enquêtes criminelles, notamment parce que plusieurs cas s'étaient soldés par l'adoption d'enfants par des familles aisées soutenant le programme. Suite à la publication de cet article, la responsable a démissionné de son poste de directrice du système de prise en charge et a porté plainte contre le journal, réclamant 450 000 dollars de dommages et intérêts pour préjudices subis par elle et son mari, notamment en raison de atteintes à leur santé, de préjudices moraux et de pertes de revenus.

Points clés de la décision

L'ancienne fonctionnaire a porté plainte contre La Diaria, qualifiant son article d'« illicite » et accusant la journaliste de l'avoir exposée, elle et son mari, à la « haine publique ». Cependant, le tribunal a conclu que ces allégations n'étaient pas suffisamment étayées. Il n'a trouvé aucune preuve que l'article accusait littéralement les plaignants de les avoir « délibérément exposés à la haine » ou de « vendre des enfants ». Le tribunal a déterminé que les propos tenus n'avaient pas pour but de nuire intentionnellement aux plaignants.

Dans l'intérêt public
L’arrêt souligne que le rapport s’appuie sur l’accès à un dossier judiciaire impliquant de nombreux acteurs juridiques et sociaux et traite d’une question d’importance fondamentale pour la société, à savoir la filiation en cas de handicap et concernant des mineurs ayant le droit de vivre en famille et de s’épanouir pleinement. En conséquence, le tribunal conclut que La Diaria n’a commis aucun acte illicite, rendant inutile une analyse plus approfondie du lien de causalité et du préjudice.

Aucune protection juridique spéciale pour les fonctionnaires
La décision a souligné que les fonctionnaires, y compris les plaignants qui occupaient des fonctions au ministère du Développement social et en tant que professeur à la faculté de psychologie, ne bénéficient d'aucune protection juridique particulière les soustrayant à l'examen de la presse. Le magistrat en charge de l'affaire a précisé qu'il n'y avait aucune justification à exclure de l'actualité les enquêtes pénales archivées qui constituaient le fondement d'un reportage journalistique. Le jugement a confirmé l'exactitude de l'article en question, qui détaillait les enquêtes menées sur les activités des plaignants et a relevé que, malgré une enquête approfondie, aucune poursuite pénale n'avait été engagée contre eux.

Protéger la liberté d'expression
Cette décision a par ailleurs confirmé les normes internationales garantissant la liberté d'expression. Elle a fait référence à l'article 13 de la Convention américaine relative aux droits de l'homme, qui stipule que toute restriction à la liberté de la presse doit être fondée sur des lois claires et précises, être compatible avec les autres droits humains, la sécurité nationale, la santé publique et la morale, et constituer une limitation nécessaire dans un cadre démocratique. Ces limitations doivent être proportionnées à l'objectif poursuivi et appropriées à sa réalisation.

Prouver les dommages

Concernant les dommages et intérêts réclamés, le juge a apporté plusieurs précisions. S'agissant du manque à gagner, le jugement a précisé qu'aucun élément de preuve ne permettait de lier la démission du fonctionnaire à l'article journalistique ou à d'éventuelles déclarations antérieures. La lettre de démission elle-même ne comportait ni motifs ni demande d'acceptation ; elle se contentait d'annoncer la décision de démissionner.

La décision précisait que la démission n'était liée à aucune souffrance personnelle ni à la nécessité de sacrifier son poste pour une cause supérieure. De plus, la démission étant volontaire et approuvée par les autorités, aucune indemnité pour perte de revenus liée à ce poste n'était justifiée.

Par ailleurs, concernant le préjudice sanitaire allégué, le tribunal a souligné que les plaignants n'avaient pas fourni de preuves suffisantes pour étayer leurs allégations. Il s'est interrogé sur la distinction entre les problèmes de santé allégués et le préjudice moral général invoqué. Le jugement a relevé l'absence d'expertise, pourtant essentielle à l'évaluation scientifique de questions techniques dépassant les compétences du magistrat.

La situation en Uruguay : considérations contextuelles

La diffamation civile, un outil de harcèlement en plein essor
Suite à la réforme des lois sur la diffamation et la calomnie en 2008, l'Uruguay a établi que la diffusion d'informations et d'opinions d'intérêt public n'est plus passible de poursuites pénales. Cette réforme a permis, depuis lors, le classement sans suite de dizaines de plaintes déposées contre la presse en Uruguay.

En réduisant les risques de poursuites pénales, les actions civiles sont devenues l'outil de harcèlement privilégié dans ce pays. En 2022, l'organisation CAinfo Dix-neuf procédures judiciaires ont été recensées à l'encontre de journalistes ou de représentants des médias, la plupart fondées sur des demandes de dommages et intérêts excessives. Ces actions sont généralement intentées par des responsables politiques ou des personnalités publiques, dans le but d'exercer des représailles ou d'intimider les journalistes ou les représentants des médias.

Chilling effect
Ce type de litige a également un effet dissuasif sur la presse et peut affecter considérablement la stabilité financière des journalistes. Ceci est d'autant plus préoccupant que la viabilité économique est un point faible des médias d'investigation. L'affaire présentée dans cet article illustre l'impact concret de telles poursuites civiles. Le jugement initial, sans appel, constitue un progrès, les responsables ayant choisi de ne pas faire appel, bien qu'ils en aient la possibilité. Cependant, se défendre contre cette action en justice a nécessité un travail considérable pendant deux ans, impliquant journalistes et directeurs de médias. De plus, le média a dû faire face à des charges financières supplémentaires dues aux dommages et intérêts importants réclamés, notamment les frais de justice, les impôts et autres dépenses, qui n'ont pas été remboursés par le jugement.

La nécessité de reconnaître les poursuites-bâillons
Bien que cette décision constitue un précédent important en dissuadant les plaintes infondées, il serait essentiel que l'Uruguay intègre progressivement la notion de poursuites-bâillons (SLAPP) dans son langage juridique. Ces poursuites représentent une forme de représailles à l'encontre des enquêtes et de la diffusion d'informations gênantes ou contestant l'action de responsables ou de personnalités connues, comme ce fut le cas ici. Elles engendrent également un effet prévisible de censure et portent atteinte au droit de la société à l'information.

Une législation protégeant la presse contre de telles poursuites permettrait de classer ces affaires rapidement et/ou de condamner l'abus des voies légales à l'encontre de plaintes infondées. Certaines juridictions européennes et certains États américains ont réalisé des progrès en la matière, ce qui constituerait un modèle pertinent pour l'Uruguay et la région.

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