Entretien avec Solomon Okedara de la Digital Rights Lawyers Initiative (DRLI)

Bienvenue dans la série de blogs des défenseurs des droits numériques, où nous donnons la parole à des avocats qui plaident en matière de droits numériques en Afrique subsaharienne.

Les droits numériques sont devenus indispensables pour que les citoyens du monde entier puissent exercer et jouir de leurs droits fondamentaux. Les médias indépendants se déplacent de plus en plus vers le numérique – des journaux et chaînes de télévision traditionnels aux blogueurs et militants des droits humains bénéficiant d'une large audience sur les réseaux sociaux. Cependant, cette évolution s'accompagne d'une recrudescence des tentatives d'empiètement sur ces droits de la part des États et d'autres acteurs. En pleine pandémie mondiale, il est plus important que jamais que les journalistes et les blogueurs puissent exercer leur métier sans entrave. Dans le cadre du projet « Défenseurs des droits numériques », Media Defence collabore avec des avocats plaidant dans des affaires de droits numériques en Afrique subsaharienne afin de promouvoir et de protéger la liberté d'expression en ligne.

Pour ce blog, nous avons discuté avec Solomon Okedara, de Initiative des avocats en matière de droits numériques (DRLI), l'une de nos organisations partenaires au Nigéria.

Veuillez nous parler du travail du DRLI

En 2018, lors du Forum sur la gouvernance de l'Internet à Paris, mon cofondateur, Olumide Babalola, et moi-même avons imaginé une plateforme pour mieux promouvoir et protéger les droits numériques au Nigéria, en dehors de notre activité contentieuse individuelle en la matière. Nous avons donc envisagé de créer une ONG capable de défendre les droits numériques des Nigérians, notamment par le biais de procédures judiciaires. En janvier 2019, l'Initiative des avocats pour les droits numériques (DRLI) a été enregistrée au Nigéria et ses activités ont débuté immédiatement.

Au DRLI, nos principaux domaines d'intervention sont les droits numériques majeurs, notamment : Expressions en ligne, DProtection et confidentialité des données, identité numérique, L'accès à l'Internet, Droit de propriété des œuvres en ligne surélevées que pour les Rdroit de posséder des actifs numériquesNotre modèle opérationnel peut être décrit par l'acronyme LART, qui signifie Litiges, Plaidoyer, Recherche et Formation.

Au cours des deux dernières années, nous avons plaidé dans plus de 50 affaires relatives aux droits numériques, dont une trentaine concernaient la liberté de la presse et le droit à la liberté d'expression en ligne des journalistes, blogueurs et journalistes citoyens. Au DRLI, la liberté de la presse est au cœur de notre action : nous nous engageons pleinement à la protéger, tant devant les tribunaux qu'en dehors.

Afin de protéger et de promouvoir durablement les droits numériques, nous avons constaté la nécessité de développer et d'approfondir l'expertise des avocats à travers le Nigéria. C'est pourquoi nous avons créé deux réseaux d'avocats, présents dans les 36 États de la fédération et le Territoire de la capitale fédérale. Le premier réseau, le Réseau des avocats spécialisés en droits numériques (DRLN), regroupe les avocats intéressés par les litiges relatifs aux droits numériques, notamment la liberté d'expression en ligne et l'accès à Internet. Le second réseau, le Réseau des avocats spécialisés en protection des données (DPLN), est destiné aux avocats spécialisés dans les litiges relatifs à la protection des données et au respect de la vie privée. Dans le domaine de la formation et du renforcement des compétences des avocats, nous avons organisé des ateliers pratiques de contentieux à destination des membres de nos réseaux afin de les aider à mieux gérer les affaires de droits numériques. En février 2021, nous avons organisé une formation à la cybersécurité à destination des avocats.

Veuillez nous parler de votre projet avec Media Defence et de la manière dont il s'inscrit dans le cadre plus large du travail du DRLI ? 

Nous menons actuellement un projet intitulé « Projet de promotion des droits numériques » (DRAP), financé par Media Defence. Ce projet offre une assistance juridique aux journalistes, blogueurs et journalistes citoyens. Parmi les cas que nous avons traités dans le cadre de ce projet figurent les arrestations et détentions arbitraires de journalistes, la torture de journalistes, les poursuites illégales et injustifiées à leur encontre, les sanctions imposées aux médias, la censure et l'entrave à l'accès à l'information, entre autres.

Ce projet s'inscrit parfaitement dans le cadre plus large des objectifs de DRLI, car il touche au cœur même du droit à la liberté d'expression en ligne, et nous sommes reconnaissants à Media Defence pour ce partenariat. Bien qu'il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine, le partenariat de Media Defence a considérablement facilité notre travail.

Pourquoi la liberté d'expression en ligne est-elle importante au Nigéria ?

La liberté d'expression en ligne est essentielle au Nigéria, car les plateformes numériques, et notamment les réseaux sociaux, ont démocratisé l'information. Ce droit est non seulement reconnu par les instruments internationaux, mais également garanti par l'article 39 de la Constitution de la République fédérale du Nigéria de 1999 (telle que modifiée), qui protège le droit des Nigérians à s'exprimer librement, sans ingérence, par tout moyen de communication, comme le précise l'article 39 (2) de la Constitution. Ces moyens incluent notamment Twitter, LinkedIn, Facebook, Instagram et d'autres plateformes numériques.

Il est donc regrettable que le gouvernement nigérian ait récemment suspendu les activités de Twitter, plateforme utilisée par plus de 40 millions de Nigérians pour s'exprimer en ligne. Cette suspension constitue une atteinte flagrante à la liberté d'expression des Nigérians et se révèle inconstitutionnelle et injustifiable.

Quels sont les défis rencontrés par les journalistes et les blogueurs au Nigéria ? 

Au Nigéria, les journalistes et les blogueurs sont aujourd'hui confrontés à de graves difficultés et leur situation est manifestement menacée. L'éthique journalistique traditionnelle repose sur le principe de « l'information équitable », qui permet au journaliste de rapporter les faits sans crainte ni complaisance. Malheureusement, au Nigéria, les journalistes et les blogueurs vivent désormais dans la crainte constante d'être arrêtés, détenus arbitrairement, poursuivis abusivement, victimes de violences physiques, de torture et de menaces de mort lorsqu'ils choisissent d'exercer leur métier conformément à l'éthique professionnelle.

Quel est le contexte des droits numériques et de la liberté d'expression au Nigéria ? Quels sont les principaux défis, tant pratiques que juridiques, auxquels votre organisation est confrontée lorsqu'elle intente des actions en justice en faveur de la liberté d'expression en ligne dans votre pays ?

Au Nigéria, l'environnement juridique relatif aux droits numériques et à la liberté d'expression est largement répressif. Lorsque notre organisation intente des actions en justice pour défendre la liberté d'expression au Nigéria, elle se heurte à de nombreux obstacles. Premièrement, la procédure judiciaire reste très lente. Il arrive que des affaires soient ajournées de manière abusive pour des raisons injustifiées. Deuxièmement, certains juges peinent encore à appréhender la place et le rôle des plateformes numériques dans la liberté d'expression. Troisièmement, lorsque l'affaire oppose le gouvernement à l'État, certains juges préfèrent adopter une position discrète ou, au contraire, se ranger ouvertement et sans justification du côté du gouvernement, souvent par manque de courage.

Quelles sont les lois qui affectent la liberté d'expression en ligne ?

L'article 24 de la loi de 2015 sur la cybercriminalité porte atteinte à la liberté d'expression en ligne. Les dispositions relatives à la diffamation et à la sédition, figurant dans le Code pénal et la législation de certains États, restreignent également cette liberté au Nigéria. Par ailleurs, le Code de la radiodiffusion nigérian est régulièrement utilisé pour réprimer la dissidence. Outre cette législation, le gouvernement met en œuvre des politiques et des mesures répressives, comme la récente suspension de Twitter.

Pourriez-vous nous donner un exemple de cas relatifs aux droits numériques/à la liberté d'expression sur lesquels vous avez travaillé en tant qu'organisation ?

Un homme a filmé avec son téléphone un acte présumé de brutalité policière et l'a publié sur sa page Facebook. Il a ensuite été arrêté. Notre organisation a porté l'affaire devant les tribunaux pour contester son arrestation et sa détention, qui excédaient le délai constitutionnel de 48 heures pendant lequel une personne peut être maintenue en détention sans procès. Nous avons saisi la Haute Cour fédérale afin de faire respecter ses droits. Fait remarquable, la Cour a donné raison à notre organisation et a déclaré l'arrestation et la détention de cet homme illégales et inconstitutionnelles. Elle lui a également accordé des dommages et intérêts contre la police.

Par ailleurs, nous attendons des jugements concernant les droits numériques et la liberté d'expression. Nous attendons notamment des décisions dans deux affaires où des manifestants ont utilisé leurs téléphones portables pour filmer les manifestations ; la police les a arrêtés et a détruit leurs appareils. Dans une autre affaire, le ministère de l'Éducation d'un État a interdit l'utilisation de WhatsApp comme moyen de communication par les enseignants. Enfin, des chaînes de télévision ont été sanctionnées pour avoir diffusé des contenus générés par les utilisateurs lors de manifestations.

Veuillez nous faire part des succès remportés par DRLI.

Notre organisation a obtenu des succès remarquables, notamment la libération de certains journalistes poursuivis au pénal et la mise en liberté sous caution d'autres, leur permettant ainsi de continuer à exercer leur profession en attendant leur procès.

Il est important de préciser que mon cofondateur et moi-même exerçons nos activités juridiques à temps plein, indépendamment de DRLI. DRLI possède donc sa propre structure, avec son conseil d'administration et son personnel, qui assurent le fonctionnement de l'organisation. Ayant constaté que DRLI s'est imposée comme un acteur majeur de la vie civique et, plus particulièrement, du domaine des droits numériques, son avenir s'annonce prometteur et enthousiasmant.

 

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