À bien des égards, Elena Popa est une aide-soignante roumaine typique travaillant en Autriche. Elle s'occupe d'une grand-mère de 87 ans, est mère de trois enfants et ancienne cuisinière. Pourtant, pour des dizaines de milliers d'aides à domicile en Autriche et en Allemagne, elle est aussi un symbole de justice : une dirigeante communautaire inspirante et une journaliste citoyenne qui ose dénoncer le système d'abus et d'exploitation généralisés dans leur secteur en pleine expansion – et insuffisamment réglementé.
En Autriche, il y en a plus de 65,000 Des personnes, principalement des femmes et des migrantes originaires de Roumanie et de Slovaquie, travaillent comme aides à domicile. Assurant souvent une présence 24h/24 et 7j/7, elles jouent un rôle essentiel auprès d'une population vieillissante et confrontée à des mutations familiales, mais restent vulnérables à diverses formes d'exploitation, notamment de mauvaises conditions de travail, une formation insuffisante et des activités illégales.
Pour relever ces défis, Popa a créé en 2015 un groupe Facebook intitulé « Attention aux intermédiaires malhonnêtes » afin d'offrir aux travailleurs un espace d'échange d'informations sur les activités illégales et de mise en garde mutuelle concernant les organisations et les individus. Le groupe a connu un succès fulgurant, rassemblant plus de 24 000 aidants – avant que Popa ne soit contrainte de le fermer.
Ces deux dernières années, Popa a fait l'objet d'une avalanche de poursuites civiles en Roumanie, intentées par des agences de recrutement qui l'accusent de diffamation suite à des publications sur le groupe Facebook qu'elle administrait. Les plaignants l'accusent d'avoir alimenté des discussions portant atteinte à leur réputation, certains citant des conversations et des messages que Popa n'avait pas elle-même publiés, mais qu'elle avait laissés en ligne.
En 2019, Media Defence est intervenue en tant que tierce partie dans trois affaires intentées par des sociétés de recrutement contre Popa. Nous avons fourni aux tribunaux une analyse des normes juridiques internationales relatives au journalisme d'intérêt public et à la responsabilité des intermédiaires sur les plateformes de médias sociaux. Grâce à notre intervention, Popa a obtenu gain de cause dans l'une des affaires de diffamation, l'intervention de Media Defence ayant été mentionnée dans le jugement.
Dans une quatrième affaire, Popa a été condamné à payer 5 000 lei roumains et à cesser de publier des commentaires diffamatoires. L’association Media Defence, en collaboration avec l’avocat roumain des droits de l’homme Constantin Cojocariu, a saisi la Cour européenne des droits de l’homme en décembre 2019 pour contester cette décision. L’un des arguments avancés dans cette requête est que Popa exerçait un journalisme d’intérêt public et bénéficiait, de ce fait, d’une protection renforcée au titre de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, relatif à la liberté d’expression.
L'affaire Popa s'inscrit dans une tendance croissante, non seulement en Europe mais aussi dans le monde entier, à recourir aux poursuites stratégiques pour réprimer les journalistes, blogueurs, universitaires et militants engagés dans le journalisme d'intérêt public. Ces poursuites sont communément appelées « SLAPP » (Strategic Litigation against Public Participation, soit « poursuites stratégiques contre la participation publique ») aux États-Unis et ailleurs. Elles visent non seulement à intimider et à réduire au silence les personnes menant des enquêtes et dénonçant les malversations dans des secteurs comme les services à la personne, mais aussi à restreindre la liberté d'expression et les droits de la défense des droits, entravant ainsi le fonctionnement de la société civile.
Pour les avocats de Media Defence, cette affaire est cruciale car elle est susceptible d'avoir un impact considérable sur le fonctionnement et la sécurité des journalistes citoyens, ainsi que sur les publics qui dépendent des informations et des espaces d'expression qu'ils proposent. Cela est particulièrement vrai dans les pays où la liberté de la presse peut être restreinte et où Internet joue un rôle essentiel dans la communication, la réception et la diffusion d'informations d'intérêt public. Pour les populations vulnérables, comme les aidants familiaux, Internet et les réseaux sociaux constituent souvent le principal moyen d'exercer leur droit à la liberté d'expression.
Cet article est un extrait de notre 2019 Rapport annuel.
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