Le 14 décembre 2021, la Cour européenne des droits de l'homme a constaté des violations des droits du requérant garantis par les articles 5 § 1 et 10 dans l'affaire d'Ilıcak contre Turquie (n° 2).
Mme Ilicak est une journaliste, chroniqueuse et éditorialiste de renom. En juillet 2016, suite à la tentative de coup d'État en Turquie, elle a publié des tweets remettant en question la version officielle du gouvernement et exprimant des doutes quant à l'implication du mouvement güleniste, qualifié par la suite d'organisation terroriste par les autorités turques.
En 2016, elle a été arrêtée et inculpée de tentative de renversement de l'ordre constitutionnel et d'infractions commises pour le compte d'une organisation terroriste. Sa détention a été prolongée à plusieurs reprises depuis. En 2019, le tribunal national l'a condamnée à huit ans et neuf mois de prison pour complicité volontaire avec une organisation terroriste, sans appartenir à sa structure hiérarchique. Elle a été remise en liberté sous contrôle judiciaire, compte tenu de sa détention provisoire. La Cour de cassation a cassé le jugement et renvoyé l'affaire devant la juridiction inférieure. La procédure est toujours en cours. Par ailleurs, la Cour constitutionnelle de Turquie a rejeté la requête de la plaignante relative à son droit à la liberté et à la sécurité, ainsi qu'à sa liberté d'expression.
La Cour européenne des droits de l'homme a constaté qu'au moment de la détention de la requérante, il n'existait aucune raison plausible de la soupçonner d'appartenance à une organisation terroriste, de tentative de renversement du gouvernement ou d'entrave à l'exercice de ses fonctions. La Cour a observé que les tweets de Mme Ilicak ne contenaient ni incitation à des actes terroristes, ni justification de la violence. Elle a également relevé qu'aucun de ses messages ne pouvait raisonnablement être interprété comme une reconnaissance, par la requérante, de la légitimité du coup d'État ; en effet, outre ses critiques à l'égard du gouvernement, la requérante avait également publié des messages s'opposant à un coup d'État. Les messages incriminés portaient manifestement sur des questions d'intérêt public et ont fait l'objet de nombreux débats aux niveaux national et international.
La Cour a conclu qu’il était inacceptable que les autorités aient fondé leurs accusations d’activités terroristes uniquement sur le travail de journaliste de la requérante dans certains médias et, en particulier, sur ses tweets remettant en question la version officielle des événements du coup d’État. La Cour a également constaté que les sanctions prononcées à l’encontre de la requérante étaient directement liées à son activité de journaliste et constituaient donc une atteinte à son droit à la liberté d’expression. Considérant l’absence de fondement légal à la détention de la requérante, la Cour a conclu que cette atteinte n’était pas prévue par la loi, en violation de l’article 10 de la Convention.
Le tribunal a accordé au requérant 16 000 euros au titre du préjudice moral.
Media Defence, en coalition avec des organisations partenaires, est intervenue en tant que tierce partie dans cette affaire, soulignant que toute tentative de l'État d'imposer une détention comme sanction à l'exercice de la liberté d'expression d'un journaliste est soumise à un contrôle rigoureux. De telles restrictions ne seront légales que dans des circonstances exceptionnelles, nécessitant généralement la preuve spécifique que les publications en question incitaient directement à la violence. Les intervenants ont également rappelé que, selon une approche législative établie, seule la provocation publique à commettre des actes terroristes relève du champ d'application des actions antiterroristes de l'État, et que l'expression d'opinions, même radicales ou controversées, ne devrait pas être réprimée par le droit pénal.
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