Ariane Lavrilleux : Le procureur de la République de Paris va faire appel d’un jugement historique en matière de protection des sources

Le 9 octobre 2025, le tribunal correctionnel de Paris a rejeté les poursuites engagées contre la journaliste d'investigation française Ariane Lavrilleux dans l'affaire des Egypt Papers.

Lors de l'audience, le juge aurait également reconnu l'intérêt public de l'enquête Egypt Papers de 2021, co-écrite par Lavrilleux pour le média indépendant Disclose. Cette enquête a révélé une opération secrète des services de renseignement français en Égypte, connue sous le nom d'opération Sirli, et a mis en cause la complicité française dans des frappes aériennes ayant tué des centaines de civils.

Suite à la publication du rapport, les autorités françaises ont placé Lavrilleux sous surveillance, l'ont détenue et l'ont soumise à un interrogatoire dans le cadre d'une plainte pénale l'accusant d'avoir révélé un secret de défense nationale (article 413, paragraphes 9 à 12, du Code pénal français) – une infraction passible d'une peine d'emprisonnement pouvant aller jusqu'à sept ans et d'une amende de 100 000 €.

« Le rejet des poursuites contre Ariane Lavrilleux est une victoire importante pour la liberté de la presse en France », a déclaré Mathias Destal, directeur exécutif de Disclose, à Media Defence. « C’est la première décision qui consacre le droit à l’information face au secret de la défense en France. »

Cependant, dans une décision inattendue, le procureur de la Cour d'appel de Paris a annoncé le 23 octobre 2025 son intention de faire appel de la décision, remettant ainsi la liberté de Lavrilleux en péril.

« Rien n’est certain désormais », a déclaré Destal. « La Cour d’appel de Paris entend contester cette décision historique. »

Contexte de l'affaire : Les Egypt Papers et l'opération Sirli 

En novembre 2021, Disclose a publié The Egypt Papers, une enquête en cinq parties menée par Lavrilleux et trois autres journalistes, révélant l'opération Sirli, une mission secrète des services de renseignement français lancée en Égypte en 2016.

S’appuyant sur des centaines de documents classifiés divulgués par une source de Disclose, l’enquête allègue que des renseignements partagés par la France avec l’Égypte (2016-2018) ont vraisemblablement été utilisés à mauvais escient pour mener des frappes aériennes arbitraires, ordonnées par le régime égyptien en place, visant des passeurs le long de la frontière égypto-libyenne sous prétexte de lutte contre le terrorisme. Selon ce rapport, les services de renseignement français seraient impliqués dans au moins 19 attentats à la bombe qui auraient fait des centaines de victimes civiles.

Les documents auraient également révélé des transactions non divulguées concernant les ventes d'armes françaises à l'Égypte et une diplomatie parallèle qui semblait privilégier les profits militaires au détriment des droits de l'homme.

La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) examine actuellement ces allégations suite à une plainte déposée début 2024 par deux ONG, Egyptians Abroad for Democracy et CodePink – Women for Peace. L'affaire a été notifiée par la CEDH le 30 septembre 2024 et plusieurs questions ont été posées aux parties, notamment celle de savoir si la coopération militaire est susceptible de recours en France. L'affaire est en cours.

Enquête judiciaire, surveillance et détention 

Fin novembre 2021, le ministère français des Armées a porté plainte contre Lavrilleux pour « appropriation et divulgation d'un secret de défense nationale », craignant que la publication des documents divulgués ne permette d'identifier un agent protégé.

Disclose a indiqué avoir soigneusement protégé l'identité de ses agents français et égyptiens en supprimant tous les détails permettant de les identifier et avoir informé les autorités cinq jours avant la publication des Egypt Papers afin de permettre la mise en place de mesures de sécurité.

Une information judiciaire formelle contre Lavrilleux aurait débuté en juillet 2022. Cette enquête a été menée par la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (DGSI), l'agence de renseignement intérieure française, généralement responsable de la lutte contre le terrorisme et du contre-espionnage.

Dans le cadre de cette enquête judiciaire, le domicile de Lavrilleux à Marseille a été perquisitionné le 19 septembre 2023 à 6 heures du matin. Les agents de la DGSI ont fouillé les lieux pendant dix heures, saisissant son ordinateur, ses clés USB et ses appareils mobiles.

Elle a ensuite été placée en garde à vue pendant 39 heures et interrogée. Durant sa garde à vue, la police a informé Mme Lavrilleux qu'elle avait été arrêtée dans le cadre d'une enquête pour divulgation de secrets d'État, mais elle n'a jamais été formellement inculpée. Les allégations portaient sur plusieurs articles, outre le rapport Egypt Papers.

Disclose affirme que l'objectif de cet incident était d'identifier ses sources en lien avec les publications Egypt Papers.

Des documents issus de l'enquête judiciaire ont révélé par la suite que Lavrilleux avait été placée sous surveillance prolongée par des agents de la DGSI dès le début de l'enquête. Ses déplacements étaient suivis, son téléphone géolocalisé en temps réel, ses comptes bancaires examinés et ses communications privées interceptées. La DGSI a également surveillé les bureaux de Disclose en région parisienne.

Procédure judiciaire, rejet et appel 

En janvier 2025, Lavrilleux a été convoquée devant un juge antiterroriste à Paris, risquant une mise en examen. Elle est devenue la première journaliste française à être interrogée par un juge antiterroriste – une mesure largement dénoncée pour son impact potentiel sur le journalisme d'investigation.

Début 2025, le juge a refusé de l'inculper, mais a noté qu'elle restait une suspecte dans le cadre de l'enquête.

En octobre 2025, divers médias nationaux rapporté que les poursuites engagées contre elle avaient été abandonnées. Lors de l'audience, le juge a souligné l'intérêt public manifeste que sert l'enquête sur les Egypt Papers.

Cependant, plus tard dans le mois, le quotidien français Libération rapporté que le procureur de la République de Paris a l'intention de faire appel de cette décision, revenant ainsi sur sa position antérieure.

« Le parquet n’avait pas cherché à faire ouvrir une enquête formelle contre Mme Lavrilleux et avait lui-même demandé un non-lieu faute de preuves suffisantes. » dit Christophe Bigot, l’avocat de Lavrilleux : « Cette poursuite acharnée est incompréhensible et choquante. »

Le parquet a déclaré qu'il était nécessaire que la Cour d'appel « se prononce sur les questions juridiques soulevées par cette affaire, notamment sur l'équilibre entre la liberté de la presse et le secret de la défense nationale ».

Harcèlement judiciaire des médias indépendants en France 

Depuis sa création en 2018, Disclose subit une pression constante de la part des services de renseignement français. Quatre de ses journalistes ont été intimidés ou interrogés par la DGSI, ce qui en fait, selon le média, l'un des organes de presse les plus fréquemment ciblés en France.

Des révélations antérieures de Disclose concernant des ventes d'armes françaises à l'Arabie saoudite ont entraîné des enquêtes visant trois de leurs journalistes pour « divulgation de secrets d'État ». Après un an, les enquêtes ont été abandonnées faute de preuves substantielles.

La France se classe 25e sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2025 de RSF. Si le cadre législatif protège généralement la liberté de la presse et les droits des journalistes, des lacunes subsistent en matière de lutte contre les poursuites pour bâillonnement et de protection de la confidentialité des sources journalistiques.

Lois françaises sur les secrets d'État et la protection des sources 

En vertu de la loi française de 1881 sur la liberté de la presse, les journalistes ne peuvent être contraints de révéler leurs sources. Les données saisies lors d'une perquisition visant un journaliste doivent être scellées et ne peuvent être ouvertes que sur autorisation d'un juge.

Cependant, en 2010 amendement, permet aux enquêteurs de porter atteinte à la confidentialité des sources « directement ou indirectement » s’il existe une exigence primordiale dans l’intérêt public.

De plus, compromettre secrets de la défense nationale Cela reste une infraction pénale – même pour les lanceurs d’alerte ou les journalistes agissant dans l’intérêt public.

Disclose a reconnu que la publication des Egypt Papers comportait un risque juridique, mais a maintenu que, puisque le financement de l'opération Sirli était « dissimulé dans le budget des opérations extérieures de la France », il avait échappé au contrôle démocratique et devait donc être révélé pour faire respecter le droit du public à l'information.

Selon ce média, même les membres du Parlement, y compris les commissions du renseignement et de la défense de l'Assemblée nationale, n'ont jamais été informés de l'opération.

Utilisation abusive des lois sur la sécurité nationale pour cibler les journalistes 

La tension entre sécurité nationale et liberté d'expression n'est pas propre à la France. Les lois sur la sécurité nationale sont souvent utilisées pour museler les voix critiques à travers le monde. On constate un recours croissant à des infractions fourre-tout liées à la sécurité nationale pour condamner des journalistes, outrepassant ainsi leurs objectifs légitimes et ce que permettent les normes juridiques internationales.

Le droit international des droits de l'homme reconnaît que la sécurité nationale peut justifier des restrictions à la liberté d'expression, mais seulement lorsque les mesures sont légales, nécessaires et proportionnées, et ne sont pas utilisées à mauvais escient pour réprimer la dissidence.

Dans le cas de Lavrilleux, l'invocation de la sécurité nationale semble moins viser à protéger l'État qu'à dissimuler d'éventuels actes répréhensibles et à exposer les sources. Enquêter sur le journalisme d'intérêt public au nom de la sécurité nationale en France confère également à la DGSI un large éventail de pouvoirs de surveillance intrusifs, instaurant un climat de peur pour les médias enquêtant sur les actions de l'État et dissuadant les sources et les lanceurs d'alerte potentiels.

Aller de l'avant 

Le calvaire de Lavrilleux – surveillance, détention, interrogatoire et désormais appel – illustre comment les lois sur la sécurité nationale peuvent être instrumentalisées contre ceux qui dénoncent d'éventuelles malversations de l'État. Alors que la France s'efforce de trouver un équilibre entre sécurité nationale et liberté de la presse, l'issue de cette affaire déterminera non seulement l'avenir de Lavrilleux, mais aussi l'avenir du journalisme d'investigation en France.

« Il a fallu trois ans pour que la justice reconnaisse ce qui aurait dû être évident », a écrit Disclose. « Informer le public ne doit jamais devenir un délit. »

Media Defence a apporté un soutien financier pour les frais juridiques de Lavrilleux et continuera de la soutenir dans toute procédure future.

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