Nous avons récemment interviewé notre partenaire de longue date, Ossigeno per l'Informazione (Ossigeno) pour discuter de la situation actuelle de la liberté de la presse en Italie.
Seule organisation du pays à surveiller en permanence les menaces et les actes d'intimidation visant les journalistes et les défenseurs des droits civiques, Ossigeno joue un rôle essentiel dans la lutte contre les obstacles systémiques qui entravent la liberté d'expression. Grâce à une documentation détaillée, des rapports, un magazine en ligne et une aide juridique gratuite, l'organisation soutient les journalistes pris pour cible en raison de leur travail, les aidant à résister aux attaques et à combattre l'isolement.
L'œuvre critique d'Ossigénon
Ossigeno a été fondée en 2006 pour combler une lacune importante dans les initiatives de défense de la liberté de la presse. Association à but non lucratif, elle est principalement composée de journalistes bénévoles qui luttent contre les menaces et les intimidations. L'une de ses principales initiatives est la surveillance exhaustive des menaces pesant sur les journalistes. observatoire en ligne indépendant.
Entre 2006 et 2024, Ossigeno a recensé et suivi plus de 7,000 200 cas d’intimidation. Malgré ces efforts, l’organisation souligne que la plupart des incidents en Italie ne sont pas signalés, laissant des milliers de journalistes sans protection. Durant cette période, seuls vingt journalistes ont bénéficié d’une escorte policière permanente et deux cents autres d’une protection légère. Parallèlement, des milliers d’autres journalistes menacés ne reçoivent que peu ou pas de soutien de la part des autorités ou des médias.
Les données d'Ossigeno ont révélé des problèmes systémiques, notamment des lois obsolètes qui perpétuent les violations des droits des journalistes. Son observatoire a joué un rôle crucial dans l'identification de ces problèmes, en particulier l'impact des lois italiennes sur la diffamation, tant au civil qu'au pénal, sur la liberté de la presse. En documentant ces cas, en publiant ses conclusions et en partageant les témoignages des journalistes, Ossigeno a établi une norme de transparence et de responsabilité, contribuant ainsi à briser le silence.
Silence national face aux attaques contre les médias
Ossigeno nous a expliqué combien la situation des journalistes en Italie est grave et ne cesse de se dégrader. Menaces et intimidations gangrènent les médias depuis des années, et les autorités restent largement impunies. Si le problème a suscité un certain intérêt ces dernières années, notamment depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement d'extrême droite de Giorgia Meloni, il demeure sous-représenté dans les médias.
Les agressions physiques contre les journalistes, souvent perpétrées par des militants d'extrême droite, se sont multipliées, parallèlement à un contrôle croissant des médias publics radio et télévision, avec notamment des cas de censure flagrante. L'un des plus médiatisés fut la censure d'une intervention du célèbre écrivain Antonio Scurati, qui devait être diffusée sur la RAI, la chaîne de télévision publique italienne.
Si les attaques visant des journalistes et des auteurs de renom bénéficient d'une importante couverture médiatique, beaucoup d'autres, bien plus fréquentes, passent inaperçues. Le profond silence des médias et l'indifférence politique en Italie, souligne Ossigeno, sont difficilement compatibles avec la gravité de ces agressions, notamment celles perpétrées contre des journalistes qui publient des informations déplaisantes au pouvoir en place.
Malgré une reconnaissance internationale croissante de ces problèmes, l'attention portée à ces questions au niveau national reste insuffisante. Même les appels de hauts responsables, comme le président italien Sergio Mattarella, n'ont pas permis d'obtenir de mesures concrètes.
Le travail de surveillance d'Ossigeno a révélé un taux d'impunité de 90 % pour de telles menaces et attaques, ce qui témoigne de l'impact de ce silence national.
Les données d'Ossigeno révèlent des tendances émergentes en matière de menaces et d'intimidation.
En 2024, Ossigeno a signalé qu'en moyenne, plus d'un journaliste était menacé chaque jour. Parmi les principales tendances, on note une augmentation des menaces émanant de responsables publics, une hausse du harcèlement sexiste et des violences en ligne, ainsi que des disparités régionales en matière d'intimidation.
Disparités régionales
D'après les données d'Ossigeno, la Ligurie est cette année la région où les actes d'intimidation de la part de représentants de l'État sont les plus fréquents, suivie de l'Ombrie et de la Sicile. Les régions comptant le plus grand nombre de journalistes menacés sont la Lombardie, le Latium et la Sicile, chacune représentant 12 % du total des cas.
Attaques sexistes
Les femmes journalistes représentent 27 % des menaces recensées en 2024, avec une augmentation notable des intimidations sexistes, des discours haineux et des attaques visant les femmes journalistes sportives couvrant le football.
L'effet glaçant de l'intimidation
Malgré une baisse de 19 % des menaces contre les journalistes en 2024 par rapport à l'année précédente, les raisons sous-jacentes indiquent que cette évolution n'est pas positive. Si Ossigeno avait connaissance d'une augmentation des cas, les victimes rechignaient souvent à fournir les documents complémentaires nécessaires au suivi. Cette réticence croissante chez les journalistes ayant subi des intimidations – dont beaucoup ont vu leurs noms et leurs témoignages largement diffusés dans les médias nationaux – révèle une tendance inquiétante.
Augmentation des intimidations en ligne et verbales
Les menaces sous forme d’« avertissements » ont augmenté, notamment par le biais d’insultes, de graffitis et de banderoles. Ces avertissements englobent également le harcèlement, les menaces sur les réseaux sociaux, les menaces personnelles (écrites et verbales) et les menaces de mort. Par rapport à 2023, ces types d’attaques ont presque doublé.
Harcèlement répété
Près d'un tiers des journalistes ayant signalé des menaces au cours du premier semestre 2024 avaient déjà subi des actes d'intimidation, de violence ou des violations de leurs droits liés à leur travail.
Une diminution positive de la guerre juridique
L’abus de procédures judiciaires – comme les assignations frivoles, les plaintes intimidantes, les allégations sans fondement des magistrats et autres abus de droit – représente désormais 16 %, soit une baisse significative par rapport aux 34 % de 2023.
Qui met à exécution ces menaces ?
Globalement, près de la moitié des menaces (42 %, soit une augmentation de 5 %) émanent de particuliers, agissant seuls ou en groupe. Les entités publiques, notamment les administrations locales (en particulier les maires et les conseillers municipaux) et les représentants des partis politiques locaux ou nationaux, représentent 29 % des menaces. Parallèlement, les menaces liées aux mafias ont diminué et ne représentent plus que 8 % du total.
Faire face à la crise
Selon Ossigeno, la première étape majeure consisterait pour les autorités italiennes à adopter les recommandations du récent Rapport de la Commission européenne sur l'état de droitCe rapport met en lumière les différents problèmes liés à la liberté de la presse en Italie. Ossigeno souligne la nécessité de mesures proactives aux niveaux politique, législatif et administratif pour remédier aux lacunes en matière de sécurité des journalistes. Parmi ses principales recommandations :
- Dépénaliser la diffamation et garantir des sanctions proportionnées.
- Réformer les lois pour prévenir l'utilisation abusive des plaintes en diffamation.
- Introduction de sanctions pour les plaintes en diffamation malveillante.
- Lutter contre l'ingérence politique dans les médias publics.
- Mise en œuvre effective de la directive anti-SLAPP de l'UE.
L'organisation a également proposé des modifications législatives visant à faire la distinction entre la diffamation intentionnelle et la diffamation par négligence et à permettre aux journalistes d'accéder à une assurance responsabilité civile.
Assistance juridique par le biais de la défense médiatique : lutter contre les poursuites abusives en diffamation
Ossigeno a été un défenseur des médias partenaire financé Depuis 2016, ce partenariat a soutenu 80 journalistes en huit ans, avec un taux de réussite de 95 % dans 46 cas.
La plupart de ces affaires concernent des journalistes poursuivis pour diffamation. Depuis trente ans, l'Italie peine à réformer sa loi obsolète sur la diffamation, qui la qualifie de délit pénal passible d'une peine pouvant aller jusqu'à six ans d'emprisonnement et de dommages et intérêts pouvant atteindre 50 000 euros. Toute plainte pénale entraîne un procès, sans possibilité de non-lieu, ce qui en fait un outil souvent utilisé pour réduire les journalistes au silence. Les accusés doivent prendre en charge leurs frais de justice, même en cas d'acquittement, et les assureurs ne peuvent intervenir, la diffamation étant considérée comme un crime intentionnel. En Italie, les journalistes, notamment les indépendants, sont confrontés à une précarité et à des revenus de plus en plus faibles, et nombre d'entre eux sont contraints d'abandonner leur travail en raison des coûts élevés des poursuites et des amendes. Le partenariat entre Media Defence et Ossigeno permet à ces journalistes d'accéder à une assistance juridique de qualité et abordable.
Selon Ossigeno, cette collaboration lui a permis d'affiner ses stratégies contentieuses, offrant ainsi une bouée de sauvetage essentielle aux journalistes confrontés au harcèlement juridique et à des difficultés financières insurmontables.
Cas marquants et orientations futures
Le soutien juridique apporté par Ossigeno a permis d'obtenir plusieurs décisions marquantes. L'une des affaires les plus notables concernait Angelo Del Lupo, un journaliste citoyen qui avait révélé des détournements de fonds publics et qui était poursuivi en justice pour un montant de 250 000 €. Le tribunal a statué en sa faveur, réaffirmant ainsi l'importance du journalisme d'investigation.
Malgré ces victoires, il reste encore beaucoup à faire. Si les efforts d'Ossigeno ont permis de sensibiliser le public aux enjeux de la liberté de la presse, une réforme législative se fait toujours attendre. L'organisation continue de mobiliser ses ressources et ses partenariats pour faire progresser sa mission et soutenir les journalistes face à un environnement de plus en plus hostile.
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