Fiche d’information sur la jurisprudence relative à la protection des journalistes environnementaux

Les journalistes environnementaux traitent de sujets importants et sensibles, tels que la déforestation, l'exploitation minière illégale, les expropriations et la pollution. En enquêtant et en révélant les activités privées et publiques ayant un impact négatif sur l'environnement, ils fournissent au public des informations essentielles.  

Parallèlement, ils rendent ce service essentiel, mais à quel prix ! Dans de nombreuses régions du monde, le journalisme environnemental est considéré comme l’un des métiers les plus dangereux, juste après la couverture des conflits armés. 1 Les journalistes environnementaux sont non seulement confrontés à des restrictions d'accès à l'information imposées par l'État, mais aussi à du harcèlement, des menaces, des arrestations arbitraires et à la criminalisation de leurs reportages. De 2018 à 2022, RSF a recensé plus de cinquante violations de la liberté de la presse, dont dix décès, liées au journalisme environnemental. 2 On estime que le nombre de journalistes environnementaux tués entre 2009 et 2021 pourrait atteindre trente. 3

La protection juridique des journalistes environnementaux est essentielle pour leur permettre de poursuivre leur travail. Cette fiche d'information présente certains des défis auxquels ils sont confrontés et met en lumière une sélection de jurisprudences issues de différentes juridictions.  

Accès à l'information 

Pour que les journalistes puissent couvrir efficacement les questions environnementales et fournir des informations importantes au public, l'accès aux lieux, aux personnes et aux informations est essentiel. Or, les lois nationales relatives à la sécurité nationale, au secret d'État et à la sédition sont souvent utilisées à mauvais escient pour priver les journalistes et les défenseurs des droits humains d'informations environnementales et autres. 4

Les tribunaux et organismes internationaux ont statué à plusieurs reprises que les informations relatives aux activités susceptibles d'avoir un impact environnemental doivent être considérées comme relevant de l'intérêt public. 5 et donc soumises aux exigences légales en matière d'accès à l'information. Les instruments internationaux, contraignants ou non, prévoient expressément que les États doivent faciliter l'accès à l'information sur les questions environnementales. C'est le cas, par exemple, du Principe 10 de la Déclaration de Rio. 6 qui souligne l'importance de rendre l'information environnementale largement accessible au public et, au niveau régional, la Convention d'Aarhus 7 en Europe et l'accord d'Escazú 8 pour ses États signataires d'Amérique latine et des Caraïbes. 

La jurisprudence internationale soutient également l’accès effectif à l’information environnementale. La Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH), par exemple, a jugé que l’accès à cette information permet l’exercice d’autres droits, notamment la participation du public, et doit donc être fourni de manière « abordable, efficace et opportune », sans qu’il soit nécessaire de prouver un intérêt direct ou une implication personnelle. 9 Soulignant le principe de transparence maximale, la Cour interaméricaine des droits de l'homme a conclu, dans le cas de Claude Reyes contre le Chili que le refus d’accorder l’accès à des informations environnementales détenues par l’État constitue une atteinte à la liberté d’expression et ne peut être justifié que si les conditions cumulatives du test en trois parties bien établi sont remplies. 10

De même, la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a précisé que l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui consacre la liberté d'expression, englobe le droit des médias et d'autres personnes d'accéder aux informations d'intérêt public détenues par les autorités afin de remplir leur rôle de chien de garde.11 In Guerra et autres contre l'ItalieDans une affaire où 150 personnes ont souffert d'une intoxication aiguë à l'arsenic suite à des fuites provenant d'une usine chimique voisine, la CEDH a conclu à une violation du droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale en raison du manquement de l'État à fournir à la population locale les informations essentielles concernant les risques. 12

Dans le contexte africain, l’article 24 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (Charte de Banjul), qui stipule le droit à un environnement globalement satisfaisant, a été interprété comme impliquant le droit procédural d’accéder aux informations affectant l’environnement afin de permettre la participation du public aux décisions ayant un impact environnemental. 13

Procès Stratégiques contre la Participation Publique (SLAPP)

Les journalistes environnementaux sont également souvent confrontés à des représailles pour leurs reportages sous la forme de poursuites-bâillons (SLAPP). 14 Les poursuites-bâillons (SLAPP), souvent intentées par des personnes influentes ou des responsables politiques, sont des actions en justice abusives et sans fondement visant à faire taire les voix critiques sur des sujets d'intérêt public. Prenant des formes diverses, ces poursuites ont pour point commun la tentative d'intimider les journalistes et de les détourner de leur travail d'enquête en les soumettant à des procédures judiciaires longues et coûteuses. 

Certaines juridictions, comme le Canada, les États-Unis et l'Union européenne, ont adopté ou sont en train d'adopter une législation dite anti-SLAPP. Prévoyant notamment le rejet anticipé des plaintes manifestement infondées et des recours contre les procédures judiciaires abusives, ces lois doivent concilier avec soin le droit d'accès à la justice et la liberté d'expression. Si ces évolutions législatives renforcent généralement la protection juridique des journalistes, les poursuites-bâillons (SLAPP) demeurent un obstacle majeur pour le journalisme environnemental dans de nombreuses régions du monde. 

Le caractère abusif des poursuites-bâillons et leurs effets néfastes sur l’exercice de la liberté d’expression ont été reconnus par les juridictions internationales et nationales. La Cour interaméricaine des droits de l’homme, par exemple, a statué que les poursuites-bâillons constituent « un usage abusif des mécanismes judiciaires qui doivent être réglementés et contrôlés par les États, afin de permettre l’exercice effectif de la liberté d’expression ». 15

Dans une affaire concernant des poursuites en diffamation intentées par plusieurs sociétés minières contre des militants et leurs avocats suite à des déclarations critiques à l'égard de leurs activités minières, la Haute Cour du Cap a relevé le déséquilibre de pouvoir « flagrant » et a conclu que la plainte n'était pas « légitime et authentiquemais un simple prétexte ayant pour seul but de faire taire ses opposants et ses critiques. 16 Ce jugement a été confirmé ultérieurement par la Cour constitutionnelle. 17 et la Haute Cour de Pietermaritzburg 18 Le tribunal a récemment accepté la défense fondée sur les poursuites-bâillons (SLAPP) dans une affaire pénale. En Colombie, la Cour constitutionnelle a déclaré inconstitutionnelle une loi facilitant les poursuites-bâillons. 19

Persécution et criminalisation

Outre les poursuites-bâillons, les journalistes environnementaux sont confrontés à de nombreuses autres formes de harcèlement juridique, notamment la criminalisation de leur travail. Les dispositions pénales, telles que les lois sur la diffamation, sont souvent utilisées à mauvais escient pour réduire les journalistes au silence et dissuader les journalistes d'informer le public.20 Les lois sur la diffamation pénale, en particulier lorsqu'elles entraînent une peine d'emprisonnement, constituent une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression.

Ce point de vue est partagé par de nombreuses juridictions et instances internationales. Par exemple, le Comité des droits de l'homme des Nations Unies considère que l'emprisonnement n'est jamais une peine appropriée pour la diffamation et plaide pour la dépénalisation de ce délit. 21 La CEDH considère également, de manière générale, que les peines d'emprisonnement pour exercice de la liberté d'expression sont disproportionnées. 22 Elle a également décrit l'imposition d'autres sanctions, notamment une amende, comme « une sorte de censure », dissuadant à la fois le journaliste condamné et d'autres personnes de contribuer aux débats d'intérêt public. 23

Dans le contexte des lois sur la diffamation, la CIADH a reconnu l'effet dissuasif que les condamnations pénales et les sanctions civiles ont sur le travail des journalistes. 24 Elle a également conclu que la condamnation à une peine d'un an de prison avec sursis et l'imposition d'une amende pour des commentaires critiques sur une enquête judiciaire étaient disproportionnées et constituaient une atteinte injustifiée à la liberté d'expression. 25 La Commission interaméricaine a récemment condamné la criminalisation des défenseurs de l'environnement par le biais d'un détournement plus général du droit pénal et a souligné l'obligation des États de respecter les droits des défenseurs de l'environnement, de prévenir les actes de violence à leur encontre, de protéger leurs droits et d'enquêter sur les crimes commis contre eux, de les poursuivre et de les punir. 26

Dans une approche similaire, la Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a clairement indiqué que nul ne devrait être soumis à des sanctions ou à d'autres formes de préjudice pour avoir publié des informations sur des actes répréhensibles ou des menaces graves à l'encontre de personnes. entre autres, l'environnement en toute bonne foi. 27 La Commission 28 et la Cour africaine 29 Ils ont reconnu l'effet néfaste des lois sur la diffamation pénale sur la liberté d'expression. Des positions similaires ont été adoptées par les tribunaux régionaux et nationaux, notamment la Cour de justice de la CEDEAO. 30 la Haute Cour du Kenya 31 et la Cour constitutionnelle du Zimbabwe. 32

Références

  1. GIJN, Pourquoi couvrir l'environnement signifie risquer sa vie dans de nombreuses régions du monde (2 septembre 2021), disponible sur https://gijn.org/stories/why-covering-the-environment-means-risking-your-life-in-many-parts-of-the-world/
  2. RSF, Alerte rouge pour le journalisme vert – 10 journalistes environnementaux tués en cinq ans (21 août 2020), disponible sur https://rsf.org/en/red-alert-green-journalism-10-environmental-reporters-killed-five-years#:~:text=A%20total%20of%2020%20journalists,)%20and%20India%20(4).
  3. GIJN, Pourquoi couvrir l'environnement signifie risquer sa vie dans de nombreuses régions du monde (2 septembre 2021), disponible sur https://gijn.org/stories/why-covering-the-environment-means-risking-your-life-in-many-parts-of-the-world/.
  4. HCDH des Nations Unies, Commentaire sur la déclaration sur le droit et le devoir des individus, des groupes et des institutions de promotion et de protection des droits humains et des libertés fondamentales universellement reconnues (2016), p. 73-74, disponible sur : https://www.ohchr.org/sites/default/files/Documents/Issues/Defenders/ComentDeclDDH_WEB.pdf
  5. Cour d’appel des droits de l’homme (IACtHR), avis consultatif OC-23/17 : L’environnement et les droits de l’homme (15 novembre 2017), paragraphe 214 ; voir également CEDH, Steel et Morris c. Royaume-Uni, n° 68416/01, § 89, ​​CEDH 2005-II et CEDH, Mamère c. France, n° 12697/03, § 20, CEDH 2006-XIII.
  6. Déclaration de Rio sur l'environnement et le développement (12 août 1992), Principe 10, A/CONF.151/26 (Vol) ; disponible sur http://www.un-documents.net/rio-dec.htm ;
  7. Convention sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d’environnement (« Convention d’Aarhus »), article 4 (25 juin 1998), disponible à l’adresse suivante : https://unece.org/DAM/env/pp/documents/cep43e.pdf
  8. Accord régional sur l’accès à l’information, la participation publique et la justice en matière environnementale en Amérique latine et dans les Caraïbes (« Accord d’Escazú ») (4 mars 2018), disponible à l’adresse https://repositorio.cepal.org/server/api/core/bitstreams/7e888972-80c1-48ba-9d92-7712d6e6f1ab/content.
  9. IACtHR, Avis consultatif OC-23/17 : L’environnement et les droits de l’homme (15 novembre 2017), paragraphes 217, 219-220.
  10. CIDH, Claude Reyes c. Chili (19 septembre 2006), Serie C n° 151, paragraphes 89-92.
  11. CouEDH, Társaság a Szabadságjogokért c. Hongrie, no. Russie, no 37374/05, §§ 26-27, 38, 14 avril 2009.
  12. CEDH, Guerra et autres c. Italie, 19 février 1998, §§ 58-60 Recueil des arrêts et décisions 1998-I.
  13. Amechi, Polycarp Emeka, « Renforcer la protection de l’environnement et le développement socio-économique en Afrique : un regard neuf sur le droit à un environnement satisfaisant en vertu de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples » (2009), LEAD Journal 5/1, p. 63, disponible sur https://lead-journal.org/content/09058.pdf ; Lugard, Sunday Bontur, « Le droit humain à un environnement satisfaisant et le rôle de la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples » (2021), KAS African Law Study Library, p. 404, 410, disponible sur https://www.nomos-elibrary.de/10.5771/2363-6262-2021-3-402.pdf.
  14. Voir par exemple le Parlement européen, résolution 2021/2036 sur le renforcement de la démocratie, de la liberté des médias et du pluralisme dans l’UE : l’utilisation abusive des actions en vertu du droit civil et pénal pour faire taire les journalistes, les ONG et la société civile (11 novembre 2021), M. et N., disponible à l’adresse https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-9-2021-0451_EN.html#def_1_25.
  15. CIDH, Palacio Urrutia c. Equador (24 novembre 2021), Serie C n° 446, paragraphe 95.
  16. Haute Cour d'Afrique du Sud du Cap, Mineral Sands Resources (Pty) Ltd et un autre c. Reddell et autres, (7595/2017 et autres) [2021] ZAWCHC 22, paragraphes 60, 66.
  17. Cour constitutionnelle sud-africaine, Mineral Sands Resources (Pty) Ltd et autres c. Reddell et autres (CCT 66/21) [2022] ZACC 37 (14 novembre 2022).
  18. Afrique du Sud, Haute Cour de Pietermaritzburg, Maughan c. Zuma (7 juin 20223), affaire 12770/22P.
  19. Cour constitutionnelle colombienne, affaire C-135/21 (13 mai 2021).
  20. Voir par exemple : PACE, Vers la dépénalisation de la diffamation, Résolution 1577 (4 octobre 2007), disponible à l'adresse suivante : https://assembly.coe.int/nw/xml/XRef/Xref-XML2HTML-en.asp?fileid=17588&lang=en.
  21. Comité des droits de l'homme des Nations Unies (CDH), Observation générale n° 34 : Article 19 : Libertés d'opinion et d'expression Doc. ONU CCPR/C/GC/34 (12 septembre 2011), paragraphe 47 ; voir également CDH des Nations Unies, Observations finales sur l'Italie, 24 avril 2006 CCPR/C/ITA/CO/5 par. 19 et CDH des Nations Unies, communication n° 1815/2008, Adonis c. Philippines, constatations adoptées par le Comité lors de sa 103e session (17 octobre-4 novembre 2011), par. 7.9-10.
  22. CouEDH, Cumpǎnǎ et Mazǎre c. Roumanie [GC], no. 33348/96, §§ 115-116 CEDH 2004-XI ; Paraskevopoulos c. Russie, n° 64184/11, §§ 42-43, 28 juin 2018 ; Sallusti c. 22350/13, §§ 59, 62, 7 mars 2019.
  23. CEDH, Lingens c. Autriche, 8 juillet 1986, § 44, série A n° 103.
  24. CIDH, Palacio Urrutia c. Equador (24 novembre 2021), Serie C n° 446, paragraphes 124-125, 160.
  25. CIDH, Kimel c. Argentine (2 mai 2008), série C. n° 177, paragraphe 94.
  26. L’OEA et la CIDH publient un rapport sur la situation des défenseurs de l’environnement dans les pays d’Amérique centrale du Nord (25 avril 2023), disponible à l’adresse https://www.oas.org/en/iachr/jsForm/?File=/en/iachr/media_center/preleases/2023/076.asp.
  27. ACHPR, Déclaration de principes sur la liberté d’expression et l’accès à l’information en Afrique (10 novembre 2019), Principe 35(1), disponible à l’adresse https://achpr.au.int/en/node/902.
  28. ACHPR, Résolution sur l’abrogation des lois sur la diffamation pénale en Afrique (10-24 novembre 2010), disponible sur https://achpr.au.int/en/adopted-resolutions/169-resolution-repealing-criminal-defamation-laws-africa-achprres169xlvii.
  29. ACtHPR, Lohe Issa Konaté c. Burkina Faso (5 décembre 2014) App. N° 004/2013.
  30. Cour de justice de la CEDEAO, Fédération des journalistes africains et autres c. La Gambie (13 février 2018), ECW/CCJ/APP/36/15.
  31. Haute Cour du Kenya, Okuta c. Procureur général (6 février 2017), [2017] eKLR (pétition n° 397 de 2016).
  32. Cour constitutionnelle du Zimbabwe, Madanhire c. Procureur général (12 juin 2014), jugement n° CCZ 2/14.

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Introduction Bien que l’activisme en faveur des droits de l’homme ait longtemps été une caractéristique de la société humaine sous de nombreuses formes différentes, l’internationalisation de ce mouvement ne s’est véritablement enracinée que lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies a adopté la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH).

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